Portrait de Fathia

Place de Bab Dzira, près de la mosquée. Il est midi, la chaleur est étouffante : les journées d’octobre sont les plus pénibles de l’année. La première impression qu’on a de cette place qui fourmille de monde est le vacarme des klaxons et la fumée des vieilles voitures. Selon la loi, ces voitures ne devraient plus circuler, mais leurs propriétaires réussissent de manière sans doute légitime d’avoir le droit de circulation.

Au brouhaha des voitures s’ajoutent les voix enragées des conducteurs impatients. Pas très loin du rond point, une bagarre éclate entre deux conducteurs, l’un d’eux a frôlé la voiture de l’autre. Derrière la mosquée, se dressent les cartons des vendeurs ambulants qui se rallient au marché de Bab Falla. Ne vous étonnez pas de voir que la moitié de la rue est occupée par les vendeurs de légumes et de fruits. Ils vantent aux passants leurs marchandises en adoptant des airs différents qui donnent cette atmosphère si particulière des souks.

Des gens qui marchent dans la rue, des voitures garées sur les trottoirs et les vendeurs qui dressent leurs cartons sur toute surface plane, c’est l’ordre de Bab Dzira.

Au milieu de ce remue ménage, on trouve Fathia, la mendiante-mascotte du coin. Elle est ici depuis assez longtemps pour qu’à  présent, on ne touche plus à son carton-chaise près de l’entrée de la mosquée : c’est Sa place. Elle connait bien sa tâche. Et pour l’atteindre, elle sait comment s’y prendre : à  la jeune fille qui passe c’est : « I9awi sa3dek, ma fille, enchalla vous trouverez un mari » au garçon c’est plutôt : « enchalla tu trouve la fille de tes rêves »  au plus vieux c’est du type : « que Dieux soit avec vous, j’espère que vous entreriez au paradis »

D’habitude, c’est assez rentable comme commerce, mais aujourd’hui, ça stagne. Déjà quatorze heures et rien que cinq dinars dans le panier. Si ça continue ainsi, elle n’aura où dormir cette nuit. Elle a déjà goutté de ces nuits sous la belle étoile, et ce n’est pas si romantique qu’on croit : c’est froid, sombre, et terrifiant, il y a les chiens enragé auxquels il faut faire attention, et les ivrognents qui distribuent des coups gratuits ici et là. Non, elle ne subira pas cela, pas aujourd’hui. Elle se mit donc à supplier les passants, à tendre sa main plus haut, à faire paraitre quelques larmes qui ne viennent jamais.

Ohh, ces larmes qu’elle a tant de fois versé étant enfants : devant un magasin de jouet, au pied du lit d’un père agonisant, et puis en cherchant une mère qu’un matin elle ne retrouva pas. Mais aujourd’hui, et après plus de trente ans de tout cela : les larmes sèchent, le cœur se durcit et l’âme perd espoir. Rien ne la tient à présent à  ce monde, que la simple habitude d’y être.

Petit à petit le « clic clac » des pièces de monnaies dans son panier se fait plus fréquent. Elle en compte quinze dinars vers dix-sept heures. Le crépuscule approche, il lui manque encore cinq pour dormir sous un toit, le temps presse. La place se fait de plus en plus vide, les marchands ramassent leurs marchandises, et les gens pressent le pas. « Allah Akber » c’est la prière de Maghreb qui annonce le coucher de soleil. Fathia cherche encore à tirer quelques sou des fidèles pratiquants, lorsqu’un homme, assez corpulent, approche, prend le panier et compte :  « un, deux, dix, quinze, dix huit dinars quatre cents » Silence. Elle est à terre, sale et faible, il est début gros et répugnant. Il prend le panier et se retourne pour s’en aller, « Grâce ! » s’écria-t-elle, il s’arrête, « Mahmoud » poussa-t-elle d’une voix tremblante, il se retourne, elle le perce par des yeux qui, pour la première fois depuis qu’il l’a rencontré, était remplie de je ne sais quel liquide qui luit à la lumière de la lampe du coin. Elle tendit une main hésitante mais ferme, il hésita avant de mettre la sienne dans sa poche, puis sort une clé qu’il déposa sur la paume de la main de Fathia. Ainsi, Mahmoud s’en va, suivie par le regard devenue vide de Fathia, jusqu’à  disparaitre derrière la porte du bar « Elmorjéna ».

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